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JOHN KYFFY Ce qui bloque le zêzê pop La dernière publication de John Kyffy remonte à 2002. Il s’agit du single “Higbeda”, sorti en pleine guerre, pendant les mouvements de soutien à la République. Depuis, les choses se sont apaisées. Mais aujourd’hui c’est le silence total chez John Kyffy, côté discographique. Au point que l’on s’interroge véritablement sur l’avenir et les projets La dernière publication de John Kyffy remonte à 2002. Il s’agit du single “Higbeda”, sorti en pleine guerre, pendant les mouvements de soutien à la République. Depuis, les choses se sont apaisées. Mais aujourd’hui c’est le silence total chez John Kyffy, côté discographique. Au point que l’on s’interroge véritablement sur l’avenir et les projets musicaux du chef des “calégnons”. Qu’en est-il exactement ? L’artiste fait la causette avec Top Visages et explique tout. • Salut John, on est surpris de te retrouver dans un home studio… - Oui, c’est mon home studio, c’est mon lieu de travail, c’est ici que je crée tout ce que je fais ! • Nous sommes chez toi…C’est dire que tu es définitivement installé ici ? - Oui. Ça fait au moins deux ans que je pensais à ça, je suis venu avec du matériel pour travailler ici. Je suis donc installé à Abidjan mais, vous savez que malgré tant d’années passées à l’extérieur, on ne peut pas y rester définitivement. Donc j’y vais pour essayer de perfectionner encore mon travail mais maintenant, j’ai décidé de travailler à partir d’ici. • Etre à Abidjan pendant que les Kyffyz sont à Paris, on se pose des questions… - Non ! il n’y a pas de question à se poser. Après 25 années de travail, on a besoin aussi de savoir ce qu’on veut faire et comment on veut orienter sa carrière de musicien. Je travaille avec des Européens là-bas. Mais la musique que je fais, il y a eu beaucoup de questions qui m’ont été posées et je suis venu pour pouvoir répondre à toutes ces questions quand je vais remonter. Donc le mouvement zêzê pop existe toujours. • Concrètement, comment tu travailles ici ? - Bon…déjà j’observe la société. J’étudie des méthodes pour me perfectionner, pour être plus habile. Ensuite pour le zêzê pop, j’écoute beaucoup de musiques, qui viennent aussi des environs, du village, de partout en Côte d’Ivoire. Ça me permet d’avoir mes batteries bien chargées afin que je puisse partir et apporter encore d’autres éléments que je n’avais pas. • L’on s’interroge quand même sur l’avenir du zêzê pop du fait que tu sois installé ici. - Je vais dire tout de suite que le zêzê pop n’est pas né en Europe…Le zêzê pop est parti d’Afrique parce que ç’a toujours été la musique que je voulais faire. Et dont j’avais une idée précise lorsque je suis arrivé là-bas, j’ai amené mes amis à y adhérer. Et quand je suis revenu à Abidjan avec, on a pensé que ç’a été fait là-bas. Le zêzê pop a été créé ici, en Afrique. Mais en fait, le fait que je sois ici ça me permet d’être libre puisque là, je n’ai pas d’engagement. Tous les matins, je peux m’asseoir ici jusqu’au soir, jusqu'à minuit, je n’ai pas de contraintes. Ce que je ne peux pas faire de l’autre côté. • Ton dernier album, “Higbéda” date de 2002. Cela fait pratiquement 7 ans… - Ecoutez, il faut comprendre que nous sommes des artistes qui engageons beaucoup d’argent pour la réalisation des produits et que quand tu viens chez toi qui est vraiment la plaque tournante de la musique et du show-biz pour te faire valoir, et que les moyens que tu devrais avoir, tu ne les as pas, compte tenu de l’inorganisation de la société elle-même, du coup, tu te retrouves sans ressources. Donc tu te poses des questions du genre : «faut-il encore que je crée dans ce milieu-là ? ». Et c’est compte tenu de tout ça que je me suis dit que ça ne sert à rien de faire un disque pour le moment. • A quoi fais-tu allusion quand tu parles de l’inorganisation de la société ? - La Côte d’Ivoire est un pays qui n’a pas une politique culturelle et les artistes qui travaillent dans cet espace-là ne peuvent pas gagner leur vie parce qu’il n’y a aucune loi qui les protège et dans un monde comme ça, les créateurs ne peuvent pas s’en sortir. Il y a les pirates, les gens ne font pas trop d’ouverture à la culture et puis les médias aussi ne s’intéressent pas vraiment aux choses de la culture. Ils ne font pas vraiment les ouvertures qu’il faut. D’abord, on ne pousse pas les artistes à créer. Tout manque en Côte d’Ivoire…. Il n’y a pas de producteur, pas de tourneur, pas de promoteur. Rien de tout ça. • Pourtant tes 5 premières œuvres ont connu un énorme succès. - Malgré tout ça, ça ne m’a rien rapporté… et ça, c’est la vérité. Et pourtant, c’est ici que les gens doivent me faire valoir pour que ma musique soit reconnue dans le monde entier. Non, ce n’est pas à l’Europe de nous soutenir ! Parce que ça ne les intéresse pas, eux. Eux, ils savent que c’est quelque chose de nouveau mais en quoi ça les intéresserait de faire la promotion d’une culture qui n’est pas la leur ? Eux, ils sont étonnés que les artistes comme nous, nous n’ayons pas d’espace et qu’il n’y ait pas de subventions derrière nous pour nous faire valoir sur les grands marchés. • Donc l’ascension de zêzê pop devrait plutôt partir d’ici et non le contraire… - D’ici ! Voilà comment ça devrait se passer. Je suis venu d’Europe, je viens, tous les Ivoiriens sont unanimes que cette musique-là peut servir pour les générations à venir. Qu’est-ce qu’on fait ? On investit là-dedans. On dit à l’artiste que je suis : «tu es constant et capable d’aller dans le monde pour faire valoir ta musique. On te donne de l’espace, il y a des mécènes qui sont avec toi». Et ensemble, on va sur les grands marchés pour faire valoir ça. C’est comme ça que ceux d’en face donnent de la considération aux produits qui arrivent d’Afrique. Voilà comment l’Afrique doit fonctionner aujourd’hui. • Est-ce que tu n’as pas une part de responsabilité dans la stagnation du zêzê pop ? Ton équipe managériale n’est pas stable. - Tu vois, moi, je fais un métier et je ne vis pas ici ! Je ne peux pas savoir quels sont les gens qui sont vraiment dans la motivation qui peuvent aller avec moi ! J’arrive, je présente un produit fini et puis les gens qui ont une vision claire doivent prendre contact avec moi ! Me dire : “écoute John, tu as travaillé, nous, c’est notre tour. Voilà on va bouger ensemble on veut faire valoir ça.” C’est comme ça que ça se passe ! Tu ne peux pas aller voir un cousin et lui dire bon, comme j’ai chanté, tu es mon frère, viens on va partir. Le gars n’a pas d’ouverture sur ça ! Et ça pose problème ! • Que faut-il faire ? - Mais que pouvons-nous faire ? Mes frères et moi réfléchissons à la question. Ils m’ont dit : «tu sais, John, les africains ne pourront jamais t’aider. Donc en fait, le chemin que tu as pris, c’est un chemin qui peut te porter préjudice.» • Lequel ? Celui qui t’a amené ici ? - Non, pas tout à fait ! Celui d’avoir créé une musique qui était faite pour revaloriser la culture africaine. A la réflexion, je me dis que je dois repenser le zêzê pop parce que j’ai la capacité de le faire. Aujourd’hui, le problème, c’est que c’est l’Occident qui donne les moyens aux hommes de la culture donc nous serons obligés de faire la promotion de la culture occidentale. Voilà ! Ça veut dire que les chansons, il faut les traduire en français ou en anglais. Là, nous ne sommes plus sur une histoire de la Côte d’Ivoire. (Rire) Ça doit être clair (rire)! Quand je m’en vais, je suis un artiste ivoirien comme tout le monde on me voit partout, je fais ma vie, je gagne de l’argent et je nourris ma famille mais j’apporte quoi à mon peuple ? • John regrette-t-il ? Qu’est-ce qui va être ta nouvelle démarche musicale ? - Non. Je ne regrette rien. moi, je savais ça ! J’avais déjà pensé à ça même quand j’étais en France, mais, je me faisais croire que bon, c’est pas possible avec tous ces gens, des intellos qui ont une ouverture d’esprit, ces jeunes qui viennent préparer leurs thèses avec moi sur le zêzê pop ! A partir de là, je pense que dans la société, c’est bien intégré et puis partout où je passe il y a des grands intellectuels qui reconnaissent que c’est quand même une musique de recherche. Mais pourquoi ils ne s’intéressent pas à ça pour faire la promotion ? …. Je me dis que c’est parce qu’ils ne savent pas d’abord le rôle de la culture dans un pays en voie de développement. Voilà ! Parce que la culture dans pays en voie de développement, ça sert vraiment de vecteur économique ; et que les gens qui investissent dedans, peuvent développer leur pays à des niveaux qu’on n’imagine pas. Mais ici, les gens s’en foutent. Ici, on ne pense à la culture que quand on a envie de se distraire, se marier. De dire bon maintenant : «où sont les musiciens ! (Rire) Les gars vous allez venir chanter» et ils sont contents. C’est comme ça, c’est à ce niveau-là que tout le monde voit ça. Tu sais que c’est l’avènement d’Alpha Blondy qui a fait qu’en Côte d’Ivoire les gens ont su qu’un artiste pouvait gagner de l’argent. • Alors tu vas changer d’option musicale… Non, moi, je suis toujours fidèle à ma conviction. Pour moi, ce qui est le plus important, c’est le devenir de l’Afrique, donc ç’a toujours été ma lutte … Mais peut-être que je vais changer un peu d’option pour que je puisse avoir de l’argent (rires). C’est-à-dire que c’est une manière d’aller chercher de l’argent, des moyens pour pouvoir arriver à ma finalité afin que plus tard, ceux qui n’avaient pas cru comprennent qu’effectivement c’est vrai. • C’est dire qu’on va bientôt voir John chanter en français, en anglais… - Bien sûr ! C’est déjà prévu parce que cette année j’ai fini d’écrire les 15 titres de l’album qui va sortir. J’ai fait une chanson entière en français, c’est le “Berceau de l’humanité !” C’est tout simplement pour le vendre en Occident parce que je sais que quand ils vont entendre ça, ce seul titre-là peut déjà me donner des moyens pour ouvrir (rire) les portes qui me sont fermées ! Voilà ! Donc ça, c’est vraiment stratégique, voilà ! L’anglais viendra après. • Qu’est-ce que ça donne quand John chante en français ? Moi, ça me fait toujours rire parce que je pense que je manipule mieux le français que le bété. Parce que j’ai fait ça durant des années. Quand j’étais en Europe, je faisais comment pour vivre ? On interprétait des chansons françaises pendant les spectacles. J’ai écrit des chansons en français. Mon chanteur français préféré c’était Jacques Brel ! C’est l’artiste qui m’a aussi marqué dans son rendement musical, la façon dont il articule les mots pour toucher ! Et tout ça, ce sont des choses qu’on a étudiées. Je vais vendre le zêzê pop aux Européens. (Rires). Tout le monde sera surpris. • Les kyffyz, ça existe encore ? - Toujours !!! Tant que vous me voyez, les Kyffyz existent toujours. • Le prochain, c’est quand ? - Je ne peux pas le dire parce que j’ai besoin que le moment soit propice. Déjà on attend l’AG du Burida, on va voir ce qui va se passer pour qu’on puisse assainir l’espace culturel et après j’aviserai. Que les mélomanes soient un peu patients. De toutes les façons l’album est déjà prêt. Par Claude Kipré et Eric Cossa www.topvisage.com |
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